« L’Express » stigmatise les musulmans et affaiblit la République

En me promenant dans la rue, l’autre jour, je suis tombé sur la dernière « une » de L’Express. Pour ne pas changer, c’est une horreur sans nom : « Laïcité, intégration, éducation : la République face à l’islam ». En fond, un drapeau français, qui représente la République, et un drapeau vert, censé représenter l’islam, donc.

Une de « L'Express » du 4 au 10 février 2015.

Une de « L’Express » du 4 au 10 février 2015.

Cette couverture véhicule insidieusement plusieurs idées. Et quand bien même l’intérieur du magazine développerait un discours plus élaboré, l’immense majorité de la population française n’aura vu de L’Express que cette couverture, en passant devant un kiosque à journaux ou dans un hall de gare. De fait, l’exposition considérable de magazines comme Le Point et L’Express dans l’espace public font de leur couverture des outils de diffusion d’une idée « phare » chaque semaine. Il est donc important de savoir comment la couverture de ces journaux agit sur quelqu’un qui les voit sans jamais lire à l’intérieur. C’est mon cas. Et c’est cette analyse que je veux faire ici.

1. Une opposition lexicale et visuelle
2. L’islam présenté comme une nation
3. L’islam présenté comme un régime politique
4. Une tendance lourde de L’Express
5. La diffusion visuelle de l’idée
Conclusion : L’Express face à la République 

1. Une opposition lexicale et visuelle

Commençons par le plus évident. La première impression qui ressort en voyant cette couverture est celle d’une opposition frontale entre « la République » d’une part et « l’islam » d’autre part. L’image et le texte concourent à donner cette impression d’opposition.

Commençons par l’image. On y voit un drapeau français sur la droite et un drapeau vert sur la gauche. Le drapeau français occupe une place plus importante que le drapeau vert (la diagonale entre les deux n’est pas précisément aux coins du magazine ; elle est légèrement décalé). Premier message : la République est plus grande que l’islam, plus « forte » (dans une logique d’opposition, il doit y en avoir « un qui gagne »).

Je vous remets ici la couverture en petit pour une lecture plus facile.

Je vous remets ici la couverture en petit pour une lecture plus facile.

Deuxième idée développée : l’étanchéité absolue entre l’islam et la République. La séparation entre les deux drapeaux est claire, la ligne est incroyablement droite. On aurait pu imaginer des drapeaux mélangés ou côte à côte, que sais-je encore (l’idée de départ étant débile, j’ai du mal à imaginer comment « l’améliorer »), mais ce n’est pas ce qui est fait ici. La logique d’opposition tient dans la droiture de la ligne de démarcation entre les deux.

Troisième idée développée, beaucoup plus pernicieuse : l’islam constitue une menace pour la République. Pourquoi ? Pour deux raisons. La première est que le drapeau vert est au dessus du drapeau français. Par conséquent, il est plus petit en taille mais il est situé en position de force. La seconde est que seul le drapeau français est plié, donnant l’impression d’une faiblesse ; le drapeau vert, lui, est droit, « conquérant », et attaque un adversaire puissant mais à l’évidence affaibli. Si l’on regarde le jeu des ombres, on s’aperçoit que tout cela donne l’idée d’une « vague verte » en train de s’abattre sur le drapeau français.

Le texte vient compléter l’image. Il est moins complexe et donne clairement la lecture qui doit être faite de l’illustration. L’utilisation de l’expression « face à » donne la mesure de l’opposition et de l’étanchéité entre ce qui apparaît comme deux « camps » opposés. C’est une logique claire d’affrontement, de « face à face » pour reprendre le terme employé ici.

L’image et le texte ont donc une complémentarité et mettent en place une logique d’opposition entre deux « blocs ». Mais cette opposition, parce qu’elle est mise en place de cette manière, véhicule en plus d’autres idées.

 2. L’islam présenté comme une nation

Dans cette couverture, on a vu que deux drapeaux se faisaient face : à droite, le drapeau bleu-blanc-rouge, clairement identifié comme le drapeau français ; à gauche, un drapeau vert censé représenter l’islam. D’un côté, donc, le drapeau d’un pays et d’une nation : la France et le peuple français. De l’autre, le drapeau imaginaire d’une religion et, en théorie, d’un peuple religieux.

Je dis « imaginaire » car l’islam n’a pas de drapeau « officiel », de même que le christianisme n’a pas de drapeau « officiel », pas plus que le judaïsme. D’où sort donc ce drapeau vert ? Certes, c’est une couleur associée à l’islam. Il est dit que c’était la couleur préférée de Mahomet, que cette couleur véhicule un certain nombre de symboles comme la vie et représenterait le paradis, décrit dans certains passages du  Coran comme « un jardin ».

Mais pourquoi un drapeau ? Dans l’imaginaire collectif, lorsqu’on ne parle pas d’organisations comme l’ONU, l’OTAN ou l’UE qui se sont dotées de drapeaux ex-nihilo, les drapeaux sont le fruit d’une histoire et représentent une nation. Représenter l’islam par un drapeau comme le fait L’Express, surtout en le mettant « face » au drapeau français, c’est donc véhiculer l’idée qu’il existerait une « nation musulmane » aux contours indéfinis. C’est reprendre à son compte une idée partagée à la fois par « l’État islamique », par les terroristes islamistes et par l’extrême droite : celle que le sentiment d’appartenance à une communauté religieuse remplacerait le sentiment d’appartenance à une communauté nationale.

L’utilisation de ce drapeau vert, qui ne correspond à rien mais renvoie ici à quelque chose de très précis, n’est donc pas anodine. On va voir que la même idée est utilisée pour assimiler l’islam (donc une religion) à un régime politique.

 3. L’islam présenté comme un régime politique 

De même que le drapeau vert fait face au drapeau tricolore dans l’image, l’islam fait face à la République dans le texte. Et parce que l’imagerie utilisée est celle de l’opposition entre deux nations dotées chacune d’un drapeau, l’islam apparaît comme un régime politique qui fait face à la République.

Or, l’islam est une religion et non pas un régime politique. Il existe certes dans l’islam des règles religieuses qui visent à l’organisation de la société (ce qu’on appelle communément la charia), mais cela n’est pas une spécificité de l’islam et existe dans le christianisme et le judaïsme. Je fais d’ailleurs remarquer au passage que seule l’Église catholique peut être considérée comme un régime politique à part entière puisque son chef, le pape, qui définit les « lois » que doivent respecter les croyants, est aussi le chef temporel d’un État, le Vatican, organisé par un système de règles qui définissent le système politique d’organisation du pouvoir et de passation de celui-ci à la mort ou à la démission (fait rarissime) du chef de l’État.

Par conséquent, la présentation qui tend ici à faire de l’islam plus qu’une religion est au mieux fallacieuse et dans la droite ligne de la théorie du choc des civilisations, au pire politiquement dangereuse puisqu’elle invite à penser qu’il existerait une nation structurée au sein du peuple français, la « nation musulmane », dont le régime politique serait « l’islam ». Une théorie véhiculée par l’extrême droite depuis des années, et sur laquelle s’appuient aussi les islamistes radicaux pour faire croire à leurs futures recrues que la République ne souhaite pas les « intégrer » dans la communauté nationale.

4. Une tendance lourde de L’Express

On pourrait se dire que L’Express a fait un faux pas. Mais ce n’est pas la première fois que ce magazine stigmatise les musulmans et présente l’islam comme un ennemi, un adversaire ou un danger. Sans entrer dans une analyse détaillée comme je l’ai fait pour la « une » de la semaine dernière, je présente à votre sagacité les quelques unes de L’Express que j’ai pu trouver sur l’islam. Chacun jugera en conscience de l’effet produit par ces unes.

Express une islam 1 Express une islam 2 Express une islam 3 Express une islam 4

5. La diffusion visuelle de l’idée

Comme je le disais en introduction, ce qui pose problème dans le cas de magazines comme L’Express ou Le Point est leur exposition considérable dans l’espace public. Dans le fond, ces magazines sont en réalité assez peu lus et, fort heureusement, leur diffusion ne cesse de diminuer. L’Express était diffusé en France à 405 000 exemplaires par semaine en 2014[1], soit 30 000 lecteurs de moins qu’en 2010. La pente est bonne et la disparition de ce torchon approche.

Mais L’Express continue à disposer d’un affichage considérable dans les kiosques, gares et espaces publicitaires en tous genres. Par conséquent, s’il n’est pas lu, il est vu. Et sa couverture agit comme une affiche qui pose une question, le plus souvent politique (bon… parfois, il s’agit juste de parler immobilier).

Pour parler de ce que je connais, l’affichage de L’Express dans les seules gares parisiennes est impressionnant ; il est en général difficile de passer à côté de la couverture de ce magazine quand on passe par la gare du Nord ou la gare Montparnasse. Faisons un calcul à la louche. Les cinq plus grandes gares parisiennes voient passer 489 millions de passagers chaque année, soit 1,33 millions par jour. La « une » de L’Express restant affichée une semaine, 9,30 millions de voyageurs y sont exposés en moyenne. Bien sûr, parmi eux, il y a des « doublons », des utilisateurs quotidiens, ce qui fait qu’il n’y a pas 9,30 millions de personnes uniques qui y sont exposées mais ce qui fait aussi que certaines personnes y sont exposées à de multiples reprises au cours d’une même semaine.

On est donc, pour les seules gares parisiennes sur une exposition qui concerne plusieurs millions de personnes. Elargissons ça aux gares de toute la France, aux kiosques, aux panneaux publicitaires, etc. Combien de personnes, en France, ont été en contact avec cette phrase imposée : « La République face à l’islam » ? Combien ont été en contact avec cette image imposée de deux drapeaux qui s’affrontent ? Combien l’ont été plusieurs fois au cours d’une même semaine ? Y ayant prêté particulièrement attention, je peux dire que, pour ma part, j’ai vu cette « une » au moins trois fois en une semaine. À chaque fois avec le même dégoût. 

Conclusion : L’Express face à la République

J’espère avoir montré dans cet article ce que véhicule la « une » de L’Express de la semaine dernière. L’islam y est insidieusement présenté comme un régime politique adversaire de la République ; les musulmans y sont insidieusement présentés comme un peuple dans le peuple. Une telle présentation n’est pas anodine. Elle n’est pas non plus inédite. Elle a à voir avec l’imaginaire de l’extrême droite qui cherche toujours à désigner des ennemis intérieurs. Elle a à voir aussi avec l’imaginaire de l’islam radical, qui veut diviser le peuple français en autant de groupes religieux. Elle agit dans tous les cas comme un puissant facteur de stigmatisation des Français de confession musulmane. Elle les somme de « choisir leur camp » et elle somme à tous les autre de s’en méfier. Si quelque chose est « face à la République », c’est donc bien cette « une » de L’Express, dernière en date d’une trop longue série.

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Cela ne serait pas trop grave (encore que…) si L’Express ne bénéficiait pas d’une telle exposition dans l’espace public. Mais ce n’est pas le cas. Les « unes » de L’Express sont sans doute parmi les images les plus vues par les Français chaque semaine, au milieu de l’océan de publicité sous lequel on essaie de nous noyer. Elles véhiculent souvent, quoi qu’en dise Christophe Barbier[2] l’idéologie de l’extrême droite. Elles sont des affiches de propagande vues par des millions de Français.

Un jour viendra où il faudra faire l’inventaire de la responsabilité des médias pourris comme L’Express dans la montée de l’extrême droite. Mais pas seulement. Il faudra aussi faire l’inventaire de la responsabilité de ces médias-là dans la création et le renforcement de frontières invisibles au sein du peuple français. Il faudra étudier quel aura été leur rôle dans l’affaiblissement de la cohésion nationale. Il faudra se demander quel aura été l’impact de ceux qui auront sommé sans relâche, dans les kiosques et les gares, les Français musulmans de choisir entre leur pays et leur religion. L’extrême droite se nourrit de cela ; elle pousse comme le chiendent sur le terreau fertile de la division. Mais il y a pire. Il y a la destruction lente et patiente de la République. Et il semble de plus en plus que certains s’y emploient avec ardeur – sans peut-être même parfois en avoir conscience.

[1] Source : ODJ. Heureusement, ce chiffre est en baisse constante. L’Express a ainsi perdu 30 000 lecteurs en cinq ans.

[2] Christophe Barbier est le directeur de la rédaction de L’Express

 

Les articles ci-dessous sont proposés par un éditeur publicitaire.

À propos de Antoine Léaument

Fondateur de la chaîne YouTube et du site « Le Bon Sens ». Responsable de la communication numérique de Jean-Luc Mélenchon.

5 commentaires

  1. Alain Colbert

    Cher Antoine,

    Je viens de m’abonner à ton blog et je m’en félicite.

    Face au discours de la gauche, comme celui d’un JLM, qui s’adresse à l’intelligence et qui est si argumenté que nos adversaires ne peuvent le contrer, ceux-ci préfèrent s’adresser à la moelle épinière des individus – comme aurait dit Einstein – réveiller les instincts et ici le plus puissant, la peur, cette qui engendre toujours la haine, en utilisant les méthodes publicitaires de manipulation des esprits qui font l’objet de recherches et d’expérimentations constantes, aux USA notamment.
    Mais qui était déjà connues de Hitler.
    Bien entendu la victime de la manipulation ne doit pas en avoir conscience.
    En analysant cette image, tu éclaires leur inavouable méthode et tu la rends misérable.
    Malheureusement, ton analyse ne sera pas aussi connue que leur couverture de magazine ne sera vue !

    Comme tu le dis à la fin de ton analyse, le plus désagréable à penser est l’impact que cette “une” aura sur un(e) jeune Français(e) musulman(e) pour qui la pratique du culte est surtout une marque de fidélité à sa famille, davantage, pour la plupart, qu’une croyance totale dans cet écrit médiéval, contradictoire et confus qu’est le coran.
    La plupart des gens qui seraient ainsi sommés de “choisir” entre leur famille et une institution abstraite comme la république choisiront leur famille, même si cette obligation les déchire. N’est-ce pas Camus, le grand Marcel Camus, qui préférais sa mère à la justice ?
    C’est ce que feront ces jeunes comme le feraient également des juifs, des chrétiens, placés devant la même obligation de choix.

    Cordialement, Alain Colbert

  2. Le pédagoguebelbrouksy@yahoo.fr

    Le pédagogue :

    Des gestionnaires de médias appartenant à la caste des magnats, exigent des salariés, journalistes et autres, de se soumettre à ce que veulent les employeurs, tout en ayant recours au discours mensonger selon lequel leurs journalistes et autres sont « des agents au service de la vérité ».
    Les exécuteurs des ordres déversent, encore et toujours, le plein d’ordures en utilisant des mots salis, enlaidis, abîmés, falsifiés, contaminés, détournés, trahis, dénaturés, nauséabonds pour grossir le flot des maux qui dégoulinent de partout et par lesquels ils pensent pouvoir noyer les croyants et les croyantes (almouminoune wa almouminaate).
    Ils éructent, sèment la souillure, répandent les insanités jusqu’à perdre tout sens de la retenue.
    En France par exemple, dès que les croyants et les croyantes évoquent, invoquent Allaah, « la menace de l’islam contre la Ré-pub-lique » est brandie par des imposteurs de tous bords, habitués, lorsqu’il s’agit d’être contre l’Islaam, à conjuguer le verbe haïr à tous les temps et sur tous les tons.

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