affaire francois de rugy homard
Crédits photos : bruno perroud (de Rugy), Sven Kullander (homards).

Merci les homards ! Ou pourquoi l’affaire François de Rugy est celle de la Ve République.

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On peut remercier les homards de de Rugy ! Car c’est sans doute la vision de ces cinq homards côte à côte, étalés devant une bouteille de vin qu’on imagine bon et cher – compte tenu des habitudes – qui est sans doute l’élément symbolique le plus marquant des récentes révélations de Mediapartsur les fêtes somptueuses du couple de Rugy. Ce sont ces cinq homards qui agissent comme le marqueur d’un monde que nous autres, « les gens normaux », ne connaissons pas hors des repas de fête – et même pas du tout, le plus souvent. Vous en avez mangé combien de fois dans votre vie, vous, du homard ? Je parie que ça se compte au mieux sur les doigts d’une main.

Alors c’est vrai, on a le droit de manger du homard. On n’est pas à Cuba et pas au Venezuela, ces pays qui savent pas vivre et où on ne sait pas ce qui est bon. Non. Nous, on est en France. Et en France, il y a des journalistes pour défendre la liberté de chacun à disposer du homard. Comme Guillaume Durand, qui déclare sans rougir sur Twitter : « Après la baffe de la Contrescarpe voici le homard de l’Assemblée. Le moralisme qui rôde, comme une guillotine, est une horreur. Une sorte de délit de jouissance ». On y est : les péquenauds veulent empêcher les riches de bouffer du homard et de picoler du champagne. Les pauvres, ça sait pas vivre. Et puis ça pense trop aux autres. Aux 2 000 personnes qui meurent chaque année dans la rue (ces feignasses qui feraient mieux de se chercher du travail pour se payer des costards plutôt que de crever dans leur pisse).

Je commence par parler des homards parce qu’ils sont le cœur de l’affaire de Rugy, qui est l’affaire de la Ve République et de l’oligarchie qui la fait tenir debout. Bien sûr, le centre moral de la question qui se pose est celle de l’utilisation de l’argent public pour payer des repas fastueux aux amis du couple de Rugy. Bien sûr, on peut être choqué par le caractère profondément oligarchique de ces repas puisque s’y mêlaient, selon Mediapart, des personnalités politiques, des journalistes et des gens du monde de la finance. Peut-être que Guillaume Durand était invité, d’ailleurs ? Mais tout cela a été dit. Tout cela est déjà arrivé. Tout cela existe dans la Ve République. Et même pire : tout cela est rendu possible par la Ve République.



Non. Je veux parler des homards parce que ce sont eux qui pincent le plus fort. Parce qu’ils sont le symbole de la séparation de deux mondes : celui du peuple et celui de l’oligarchie. D’un côté ceux qui triment et qui se disent : « on les élit et ils font des soirées mondaines avec notre argent ». De l’autre ceux qui vivent dans le monde des dorures, des homards et des bouteilles de vin à 500 euros depuis si longtemps qu’ils n’arrivent même plus à voir le problème. Tant et si bien qu’avoir été convoqué dans le bureau du Premier ministre pour ce qui aurait dû être un limogeage, François de Rugy ressort de là en disant simplement qu’il remboursera tout euro de ces soirées qui n’aurait pas dû être payé par l’argent public. Il oublie qui paie son salaire de ministre, qui a payé son salaire de président de l’Assemblée nationale et qui a payé son salaire de député. C’est aussi l’argent public. L’argent du peuple. Au fond, c’est quand même nous qui paierons.

Sauf que voilà. Tourne et retourne le problème, le problème de fond reste la différence de mondes qu’affichent les cinq homards alignés. Il peut se résumer en une phrase : « les gens qui sont censés nous représenter ne vivent pas la même vie que nous ». Que peut connaître François de Rugy des fins de mois difficiles ? Que peut-il connaître du choix qu’il faut faire entre se chauffer l’hiver ou manger à sa faim ? Que peut-il même connaître du prix de l’essence, de la baguette de pain ou du billet de train ? Qu’est-ce qu’il y connaît, lui, à la vie qu’on mène et à nos problèmes ? Et derrière arrive la question centrale : comment peut-il prétendre nous représenter s’il ne sait pas ce que nous sommes ? Ou, pour le dire encore plus justement : comment peut-il prétendre nous représenter s’il nous méprise comme il le fait avec ses explications bidons et ses pirouettes à deux balles ? Le genre de pirouettes où on demande à une personne qu’on a soi-même nommée de contrôler les dépenses. Le genre de pirouette où on attend que l’orage passe pour payer le moins possible.

Voilà, dans le fond, le système global que donne à voir l’affaire de Rugy. Celle de la collusion des politiques, des journalistes et des financiers qui font leurs soirées ensemble à nos frais. Et qui s’arrangent ensuite pour se serrer les coudes dans la tempêtes. Il ne faut pas lâcher le soldat de Rugy. Il a loyalement trahi à chaque étape. On a besoin de gens comme ça, de mercenaires prêts à tout pour avoir un peu plus qu’avant. Et il faut savoir les défendre pour ne pas mettre soi-même ensuite sa tête sur le billot (« Oh mais c’est la guillotine morale qui rôde », hurle probablement Guillaume Durand à la lecture de cette phrase). Le Premier ministre ne s’en cache même pas puisqu’il refuse de virer de Rugy pour ne pas, « ouvrir la porte à la surenchère ». Ce qu’un ministre du gouvernement résume par des mots encore plus triviaux : « avec une démission de François de Rugy, tout le monde se serait mis à vouloir laver plus blanc que blanc ».

Mais oui, messieurs les ministres ! C’est exactement ça ! Il est temps de laver plus blanc que blanc et de remettre de l’ordre dans la République que vos pratiques et celles de vos amis ont salie et salissent encore. Les gens n’ont plus confiance dans la politique en grande partie à cause de ce genre de cas. Et j’insiste : ce qui est en cause, c’est bien sûr l’utilisation de l’argent public mais ce n’est pas seulement ça. C’est l’impunité qui y est associée. C’est l’indécence de ces soirées mondaines quand des gens crèvent de faim dans la rue, qu’on augmente nos impôts, qu’on augmente les taxes, qu’on paye sans arrêt plus cher toutes les petites choses de la vie sans que jamais nos salaires n’augmentent. Et que dans le même temps on supprime l’ISF et qu’on multiplie les cadeaux aux plus riches. Voilà ce qui est en cause ! Voilà pourquoi les gens n’ont plus confiance dans la politique ! Voilà pourquoi les gens méprisent les responsables politiques au pouvoir ! En quelque sorte : ils leur rendent en miroir ce qu’ils se voient infliger. Mais eux sont légitimes à mépriser les gouvernants pour tout cela. Et les gouvernants ne le sont pas pour mépriser le peuple.



Car les gouvernants oublient, à force, qu’ils sont là parce que le peuple l’a décidé et pour servir ses intérêts.  Que font-ils de nos suffrages ? Ils les jettent à la poubelle, ils y mettent le feu ou ils les transforment en homards. Quel Français a voté pour que le président de l’Assemblée nationale paie des homards à sa bande de potes, que ce soit avec l’argent public ou avec son salaire (qui est encore de l’argent public) ? Aucun. Personne. Jamais. Nulle part. En quoi cela sert-il le peuple ? Aucunement. Donc dès lors que le fait est connu, la décence même d’un républicain honnête voudrait que de Rugy démissionne ou que quelqu’un, quelque part, le vire pour ce qu’ailleurs on appelle une « faute grave ». Mais non. Le président de la République lui-même a écrit à François de Rugy pour lui dire « Ne lâche pas !». Ça se sert les coudes au sommet de l’État. Et le plus dingue, c’est que ça tienne bon.

Ça tient bon pour une raison simple qui s’appelle la Ve République. C’est elle qui fait tenir debout ce système honteux et ces gens vermoulus. Le peuple n’a aucun moyen de dégager de Rugy. Il n’a aucun moyen de dégager le Premier ministre qui le couvre. Il n’a aucun moyen de dégager le président de la République qui les couvre tous les deux. Même quand un mouvement soutenu par 64% de la population scande « Macron démission » comme l’ont fait les Gilets Jaunes, tout le système tient bon. Tant que le chef s’accroche, l’intendance suit. Toute l’intendance : celle du monde politique, mais aussi celle du monde médiatique qui couvre, et encore celle du monde de la finance qui possède les médias. C’est l’oligarchie à l’oeuvre, qui travaille le peuple pour le retourner contre lui-même jusqu’à ce qu’il se méprise comme elle le méprise. « Tromper le peuple ! Cela veut dire : obtenir qu’il tourne le dos à ses propres intérêts » disait Jean-Paul Sartre. Ben voilà, Jean-Paul, on y est.

Mais ça craque. Et ça fait un moment que ça craque. Lors de l’élection présidentielle de 2017, 20% des gens ont voté pour mettre fin à la Ve République en mettant un bulletin Mélenchon dans l’urne. Un bulletin dont le candidat disait lui-même qu’il devait être « le coup de balai qui les fasse tous, sans exception, dégager ». C’est pas passé loin. Ils ont eu chaud, les nantis. Et puis il y a eu l’affaire Benalla et le mouvement des Gilets Jaunes qui a réclamé, face au blocage institutionnel, le « Référendum d’initiative citoyenne » (RIC) pour proposer une loi, abroger une loi ou dégager un élu en cours de mandat (comme le proposait Mélenchon dans sa campagne présidentielle). Et puis cette revendication a évolué vers une autre plus large et plus ample : celle d’une assemblée constituante pour mettre en place la 6e République. Selon un sondage, 64% des Français y sont favorables. Ça fait beaucoup quand même.

Tous ces éléments indiquent à qui sait ouvrir les yeux que le vieux monde de la Ve République et de ses politiciens vermoulus touche à sa fin. Nous sommes dans un moment révolutionnaire, que les puissants le veuillent ou non, qu’ils l’admettent ou non, qu’ils se moquent de nous ou pas quand nous l’affirmons. Avec le mouvement des Gilets Jaunes, le peuple a repris confiance en lui-même. De nouveau, les gens ont tissé entre eux, sur les ronds-points ou ailleurs, des liens de solidarité forts dans notre société moderne si éclatée socialement. Ils se sont aussi formés à la lutte collective. Et ils ont considérablement réfléchi ensemble à ce qu’il faudrait faire pour que ça aille mieux. Ça aussi, ça fait beaucoup.



Les gens qui nous gouvernent sont tellement loin de ça qu’ils n’en voient rien. Calfeutrés dans leurs bureaux, ils n’ont pas entendu la tempête sociale. Et à voir leur gestion de l’affaire de Rugy, ils ne l’entendent toujours pas. Pire : ils continuent à semer le vent. Ils ne vont donc pas tarder à récolter la tempête qui les balaiera pour de bon. Ce n’est qu’une question de temps.

On peut dire merci aux homards de de Rugy. Ils sont morts pour la bonne cause. Celle de l’affaire de trop. Celle qu’on n’arrive pas à digérer. Il faut dire que nous, les homards, on sait pas trop si ça se digère bien. Pas plus que le vin à 500 euros la bouteille. Par contre on sait une chose : on ne veut plus de ces gens-là. On ne veut plus de ce système-là. On ne veut plus de cette Ve République. Et il est temps de dégager tout ça pour de bon.

Ça vient.

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À propos de Antoine Léaument

Fondateur de la chaîne YouTube et du site « Le Bon Sens ». Responsable de la communication numérique de Jean-Luc Mélenchon.

Un commentaire

  1. Très bel article qui exprime bien la rage, le dégout, des puanteurs qui nous gouvernent !
    Une seule manière d’éviter à nouveau ce qui nous fait régulièrement vomir ? Une constituante, la réécriture des règles pour que le PAR et le POUR gouverne notre quotidien !

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